NAOMI CAMPBELL. ITINERAIRE D'UNE INSOUMISE

by Marion Dupuis, March 2017 (France)


QUI D’AUTRE AFFICHE UN TEL ÉCLAT APRÈS TRENTE ANS DE CARRIÈRE? SUPERMODEL STAR DES ANNÉES 1990, FEMME DE CONVICTION AU TEMPÉRAMENT EXPLOSIF, ELLE CONTINUE DE FASCINER LA PLANÈTE MODE. LE SECRET D’UNE TELLE ENDURANCE? RÉPONSES DE L’INTÉRESSÉE. On pardonne tout aux superstars. Les fameux retards de Naomi Campbell n’appartiennent pas seulement à sa légende. Pour un rendez-vous fixé à 11 heures dans un studio londonien, elle arrivera… cinq heures plus tard. Nico Bustos, le photographe, la connaît bien et ne s’alarme pas. «Dès qu’elle entrera sur le plateau, je sais qu’elle sera spectaculaire», dit-il. Affirmatif. ~~Des jambes~~ interminables et fuselées, un corps splendide, sculpté, athlétique et des traits ciselés insensibles aux années. «Elle est comme un cheval de course. Un pur-sang, dit d’elle Azzedine Alaïa.Elle possède quelque chose de très spécial. Elle est au-dessus des autres.» Ce qui explique en partie sa longévité: elle est la seule du groupe de celles qu’on a appelées les supermodèles des 90’s à défiler encore sur les runways. Pourquoi? Réponse de l’intéressée: «Aucune idée. Tout ce que je sais, c’est que j’adore mon métier et que je le fais de mon mieux. Je ne défile pas à toutes les saisons, je travaille éventuellement sur un show quand c’est important, mais pas plus. Surtout si un designer que je connais depuis longtemps me le demande. Alors, oui, je tâche de me rendre disponible.» Dernier podium en date ? Celui de Versace à Milan, en septembre dernier, où elle foulait le catwalk sans détonner, aux côtés des plus belles filles du moment. Le top de 47 ans, sans attaches et sans enfants, prête aussi sa plastique pour la bonne cause. Avec son association, Fashion For Relief, elle organise chaque année des défilés afin de récolter des fonds pour diverses causes (victimes de l’ouragan Katrina ou de séismes au Japon, de maltraitance, de malnutrition, de sérophobie…). >En 1988, le photographe allemand la mitraille en Josephine Baker pour le Vogue italien. Des images cultes qui feront le tour du monde. Celle qui a été le premier top model noir à figurer sur la couverture de Vogue Paris et du magazine Times plaide également pour plus de diversité dans l’univers de la mode. «Je n’aime pas le mot “racisme”, j’aimerais juste qu’il y ait plus d’égalité entre toutes les filles», confie-t-elle. Voilà pour le côté good girl du mannequin, superstar, entrepreneuse et militante. Car Naomi, c’est aussi la bad girl de papier glacé, la tigresse colérique qui s’est forgé au fil des années une réputation de top indomptable, frondeuse et provocatrice. Un sacré caractère qui n’est sans doute pas étranger à son ascension fulgurante vers les sommets de la gloire. «Naomi… La première fois que je l’ai vue, j’ai été impressionnée non seulement par sa beauté et son élégance, mais aussi par sa détermination à conquérir le monde», raconte la photographe Ellen von Unwerth dans Naomi Campbell, l’ouvrage collector paru l’an dernier aux éditions Taschen. LA RENCONTRE La future conquistador a seulement 14 ans lorsqu’elle se fait repérer dans les rues de Londres par Beth Boldt, qui dirige alors l’agence de mannequins Synchro. «Je n’avais jamais songé à devenir mannequin, nous confie Naomi. Moi, j’aimais danser et étudier le théâtre à l’école. Je me souviens de ce jour où Beth est venue me demander si j’avais déjà pensé à faire des photos. ~~Je traînais~~ après l’école dans le quartier de Covent Garden avec mes copines Maxine et Suzanne. Nous étions toutes les trois habillées avec nos uniformes d’écolière. Beth était très spontanée, douce et joyeuse et avait elle-même été mannequin pour l’agence Ford. Elle était aussi photographe, c’est donc elle qui a réalisé mes premiers tests photo. Mais je me demanderai toujours pourquoi elle s’est dirigée vers moi et non pas vers Maxine, par exemple, qui était très belle avec de longs cheveux blonds. Elle ne me l’a jamais expliqué.» Réponse de Beth Boldt dans la préface de Naomi Campbell : «J’ai d’abord remarqué la fille blonde, puis, après, mon regard s’est posé sur Naomi. Je ne pouvais pas détacher mes yeux d’elle. Quand je lui ai demandé si elle voulait devenir mannequin dans mon agence, ellea mis les mains derrière son dos et a eu un large sourire en répondant : “Yesss !” Aujourd’hui, la plupart des apprentis mannequins à qui je poserais la même question joueraient les filles faussement pudiques ou hautaines. Naomi était, elle, totalement naturelle et confiante, c’était incroyablement rafraîchissant.» À LA CONQUÊTE DU MONDE À la fin des années 1980, cette novice sublime se fait vite remarquer. Elle a à peine 16 ans qu’elle est déjà sollicitée par les plus grands noms de la photographie contemporaine: Arthur Elgort, Mario Testino, Steven Meisel, Herb Ritts… et Peter Lindbergh. En 1988, le photographe allemand la mitraille en Joséphine Baker pour le Vogue italien. Des images cultes qui feront le tour du monde. «Je cherchais un visage inconnu et en même temps singulier, nous confie Lindbergh. Je voulais une fille qui danse et qui dégage de l’énergie, prête à tout expérimenter et ne se contentant pas de copier Joséphine Baker. Cela faisait beaucoup de dons à trouver chez une seule personne, ~~mais lorsqu’on~~ me l’a présentée, il m’a fallu à peine dix minutes pour admettre: “OK, c’est bon, she’s the one.”» >"Elle avait, des ce premier jour, a Deauville, une presence incroyable et tangible que je n’avais jamais vue chez aucun autre mannequin." Sur la plage de Deauville, alors qu’une pluie froide s’abat sur le sable, Naomi se met à danser et Lindbergh la capture. «Je ne lui ai donné aucune indication, raconte-t-il, Joséphine Baker était juste une inspiration. Naomi était suffisamment puissante pour faire sienne cette histoire. C’était sa première série pour un Vogue, elle était très jeune, mais j’étais stupéfait par son incroyable beauté jamaïcaine. Elle était plus qu’une belle fille noire avec un corps sublime, elle avait, dès ce premier jour, à Deauville, une présence incroyable et tangible que je n’avais jamais vue chez aucun autre mannequin. À partir de là, je l’ai vue se métamorphoser et devenir l’immense star qu’elle est encore aujourd’hui, vingt-cinq ans après ce shooting. Toujours au sommet du monde.» Babeth Djian, styliste de la série, se souvient aussi: «J’ai connu Naomi à l’occasion du tournage du film publicitaire du parfum Jazz, d’Yves Saint Laurent, dont j’étais la directrice artistique, et Jean-Baptiste Mondino, le réalisateur. J’ai tout de suite eu un coup de cœur pour cette toute jeune mannequin et j’ai soufflé son nom à Peter Lindbergh. Je me souviendrai toujours de ces deux jours à Deauville. Naomi dansait et virevoltait sur la plage comme une flamme incandescente. Il faisait très froid, mais elle était merveilleuse, joyeuse même, sur cette photo iconique où elle est nue avec des chapelets de bracelets qui courent sur ses bras. C’était Naomi, tout simplement.» “PAPA ALAÏA” À la même époque, une autre rencontre déterminante a lieu, celle avec Azzedine Alaïa. «J’avais 16 ans, j’accompagnais une copine mannequin qui dînait avec lui. Il m’a demandé d’essayer une robe,m’a suggéré de rester dormir chez lui plutôt qu’à l’hôtel et m’a demandé le numéro de téléphone de ma mère», raconte Naomi. La jeune fille n’avait jamais entendu parler de lui - c’était son premier voyage à Paris - et elle venait de se faire dérober tout son argent. Elle se souvient s’être installée toute timide devant la télé, pendant qu’Azzedine Alaïa et son amie discutaient en français. Elle n’a alors aucune idée de ce qu’ils se disent. «Je la vois assise sagement et je me souviens d’avoir pensé qu’elle ressemblait à ~~Joséphine Baker,~~ elle était si mignonne, poursuit Azzedine Alaïa. J’ai voulu la garder pour mon défilé, alors j’ai appelé sa mère, qui parlait français, et j’ai mis le haut-parleur pour qu’elle traduise à Naomi notre conversation. Très vite, elle m’a appelé “papa” et continue de le faire encore aujourd’hui.» «Il était honnête et vraiment gentil, il voulait simplement prendre soin de moi et s’assurer que je sois entre de bonnes mains», ajoute Naomi. La suite? On la connaît. La liane de 1,77 m reste entre de très bonnes mains. Après «papa Alaïa», elle se hisse sur les runways d’Yves Saint Laurent, Chanel, Christian Dior, Versace, Jean Paul Gaultier, se lie d’amitié avec Karl Lagerfeld, John Galliano, Marc Jacobs. Se fait immortaliser sur d’inoubliables clichés: en ballerine céleste sur pointes dans une robe couleur sorbet pour le Vogue anglais (Arthur Elgort), sprintant avec un guépard pour le Harper’s Bazaar américain (Jean-Paul Goude), courant avec six dalmatiens sur une voie ferrée à L.A. pour le Vogue américain (Peter Lindbergh). LES ANNÉES PRODIGIEUSES Bientôt, la fashion stakhanoviste passe sa vie entre deux avions, deux séances photo, deux shows. Elle enchaîne également les campagnes pour Burberry, Prada, Dolce & Gabbana, Louis Vuitton, Yves Saint Laurent, Chanel, Versace… et plus de cinq cents covers de magazines. «Trente ans de carrière et beaucoup de souvenirs mémorables avec les filles de mon groupe», murmure-t-elle, sourire aux lèvres. Son groupe ? Cindy Crawford, Helena Christensen, Claudia Schiffer, Karen Mulder, Christy Turlington, Tatjana Patitz, Stephanie Seymour, Linda Evangelista. Des top models ? Non, des supermodèles (expression inventée pour elles seules dans les années 1990), un groupe de filles voluptueuses et égocentriques (comme l’époque), avec chacune des tempéraments très marqués, à la fois héroïnes, comédiennes («Elles étaient les reines de la métamorphose», se souvient Babeth Djian) et… souveraines. >«Quand vous ne disparaissez pas dans un groupe comme celui-ci, c’est que vous avez vraiment reussi." Une starisation inédite dans toute l’histoire du mannequinat : elles détrônent même les stars de cinéma. Comment l’explique Naomi Campbell ? «Il y avait tous ces photographes incroyables avec chacun son style, tous ces designers qui nous réunissaient dès qu’ils le pouvaient et, surtout, une créativité sans limites. C’était un vrai travail d’équipe, où chacun avait un rôle spécifique et important à jouer…» En 1991, Peter Lindbergh les shoote toutes à Brooklyn en tenue de bikers pour le Vogue américain. La série s’appelle Wild at Heart .«J’avais réuni les plus grands tops de la planète, raconte le photographe, il ne manquait que Christy Turlington, qui était alors en shooting en Thaïlande avec Arthur Elgort.» Il se souvient particulièrement de Naomi. «Quand vous ne disparaissez pas dans un groupe comme celui-ci, c’est que vous avez vraiment réussi. Surtout si vous êtes la seule fille noire, vous attirez encore plus l’attention sur vous, et Naomi a parfaitement joué ce rôle.» Quelques mois plus tard, elle se trouve de nouveau devant l’objectif de Peter Lindbergh, avec Linda Evangelista et Christy Turlington pour ~~le Vogue~~ italien, toutes trois chevauchant des motos. Les trois tops ne sont pas seulement des complices de séances photo inoubliables, elles se sont, au fil des années, liées d’une indéfectible amitié: elles s’arrogent parfois le droit de dire non à certains stylistes qui n’auraient pas la délicatesse de les engager toutes les trois sur les mêmes défilés. Trois amies prodigieuses, dont la complicité a été immortalisée sur un cliché mythique de Roxanne Lowit, éclatant de rire enlacées dans une baignoire du Ritz. «Aujourd’hui, il y a beaucoup de filles qui réussissent dans leur carrière de top-modèle, mais on ne retrouve pas ce lien qui nous unissait à l’époque, poursuit Naomi Campbell. On partageait nos succès, on se soutenait, on s’encourageait, on s’amusait beaucoup. II y avait un vrai sens de la camaraderie entre nous. Ce n’est pas pour rien que les gens nous ont baptisées “The Trinity”». La Trinité ? Justement, Naomi Campbell - qui a appris la bienveillance auprès de son ami Nelson Mandela - rêve d’inscrire un autre grand homme à son panthéon de rencontres exceptionnelles: «Celui que j’aimerais approcher plus que tout aujourd’hui est le pape François .Son discours et ses valeurs sont magnifiques, ce qu’il prêche est incroyable.» Et si Naomi Campbell n’avait jamais cessé d’être une «good girl» ?