Le portrait ultime

by Judith Perrignon, December 2014 (France)


ELMER CARROLL A ÉTÉ EXÉCUTÉ EN MAI 2013, EN FLORIDE, APRÈS 21 ANS PASSÉS DANS LE COULOIR DE LA MORT. DEUX MOIS AUPARAVANT, IL AVAIT FAIT FACE À LA CAMÉRA-MIROIR DU PHOTOGRAPHE DE MODE PETER LINDBERGH. Il s'appelait Elmer Carroll. Le 30 octobre 1990, il a violé et étranglé une petite fille de 10 ans dans son lit, après s'être introduit à l'aube dans sa maison du comté d'Orange, en Floride. Dans les trois heures qui ont suivi la découverte du corps de l'enfant, il a été arrêté marchant dans la rue d'une petit ville des environs. Son casier n'était pas vierge d'attouchements sur mineurs. Au mois d'avril 1992, il a été jugé et condamné à la peine capitale. Vingt et un ans ont passé, ensuite, dans le couloir de la mort de la prison d'Etat de Floride, à Raiford. Il avait épuisé les trois recours auxquels il avait droit, il attendait la date de l'injection fatale. Il était l'homme que recherchait le portraitiste Peter Lindbergh. Celui qui serait nu devant son crime. Devant sa mort imminente. QUATRE MINUTES DANS LE NOIR Le 12 mars 2013, Lindbergh et son équipe se rendent à la prison. Ils s'installent comme prévu dans une pièce qui leur a été réservée, ils règlent leur caméra, ils tendent le drap noir derrière lequel ils se retrancheront pour laisser le détenu seul face à l'objectif. Et ils attendent. Ce jour-là, Elmer Carroll est l'un des quatre détenus ayant dit "oui" à l'expérience que Peter Lindbergh leur a proposée par courrier, sans jamais les rencontrer: rester trente minutes sans bouger devant une caméra haute définition équipée d'un miroir. Donc trente minutes face à eux-mêmes. Puis la lumière et la caméra s'éteindront. Ils auront alors quatre minutes dans le noir, pour dire ce qu'ils ont à dire. Ils seront enregistrés. Le projet s'appelle 'Testament'. >"C'est ma conviction que le visage d'un etre reflete sa vie, la souffrance, la frustration qu'il a connues, comme la joie, la satisfaction, l'espoir." Dans sa réponse, Elmer Carroll avait écrit qu'il était d'accord, à condition que tout soit transmis à sa fille, qu'il n'avait pas revue depuis qu'elle avait 3 ans. A condition aussi qu'on ne lui pose aucune question sur sa condamnation. En post-scriptum, il demandait pourquoi Peter Lindbergh faisait ça. Lindbergh lui avait répondu : "Le sens de 'Testament' est le portrait filmé d'un être humain sans aucune sorte d'explication, de commentaire, de jugement, de déclaration, ou de langage parlé. Tout ce qu'on verra dans Testament, c'est un visage regardant une caméra à travers un miroir. Ces portraits documentaires ne seront montrés à travers le monde que dans des musées ou des contextes artistiques. Pour répondre à votre question concernant votre fille, ce sera un honneur pour nous de lui transmettre un portrait de son père. A la fin de votre lettre, vous demandez quelles sont mes raisons personnelles pour mener un tel projet. Eh bien, c'est ma conviction que le visage d'un être reflète sa vie, la souffrance, la frustration qu'il a connues, comme la joie, la satisfaction, l'espoir. Pensé comme un document au-delà des mots, des jugements, de la culpabilité ou de l'innocence, ce projet est tourné vers la réalité propre et unique à chaque être humain." Elmer Carroll arrive menotté aux chevilles et aux poignets. Sa peau pâle, couverte de plaques rouges, n'a pas pris la lumière du jour depuis vingt ans. L'un des gardiens qui l'escortent ne l'a même jamais vu. Il ne sort jamais de sa cellule. Un assassin d'enfant ne survit pas en prison. Lindbergh lui serre la main dans le dos. Ils se parlent peu, de simples considérations techniques avant d'allumer la caméra. Voilà ce que Peter Lindbergh peut raconter aujourd'hui sur ce qui a précédé le tournage, ce jour-là. LE 'TESTAMENT' D'ELMER CARROLL Plus d'un an a passé. Le photographe est assis dans son bureau parisien. Sur les murs, de beaux visages féminins ayant servi aux multiples campagnes de pub qu'il a signées. Sur la table, des piles de photocopies, restes des courriers qu'il fallut écrire pour convaincre l'administration pénitentiaire américaine, restes des dossiers de condamnés à mort américains en fin de parcours qu'il fallut éplucher. "C'était une période déprimante. Je lisais des histoires de crimes, de viols et d'égorgements. Soit les auteurs de ces crimes avaient un grain, soit tout ce qu'ils avaient vécu depuis l'enfance les avait changés en criminels. Je me disais que si j'avais eu leur vie, je serais peut-être devenu comme eux." C'était ça son sujet: "Chercher la différence entre eux et nous." De la mode sur les cloisons aux couloirs de la mort sur la table, il y a comme un abîme. "Non. L'aventure de trouver quelque chose dans un visage reste la même. Ce n'est pas plus intéressant, juste plus spectaculaire. Une extension du portrait." C'est dur à comprendre. Comme ce choix qu'il a fait de ne garder qu'Elmer Carroll sur les quatre détenus filmés ce jour de mars 2013, à la prison d'Etat de Floride. La femme, dit-il, se cherchait dans le miroir, encore coquette. Le deuxième contestait encore les faits, "le dernier faisait son show". Ceux-là n'en étaient pas au stade de la mort. "Seul Carroll était pur." Difficile à comprendre, ça aussi. Jusqu'à ce qu'il allume l'ordinateur et enclenche le film. Il est là. Cadré serré dans sa combinaison orange. Il vous regarde fixement. Epaules et mâchoires larges où pointe une barbe blanche. C'est direct. Brut. Il respire, il déglutit, sa pomme d'Adam monte et descend dans sa gorge. Il baisse les yeux parfois, vous aussi, car il vous confronte - ou plutôt Lindbergh vous confronte à lui. Le voilà qui sourit, s'adoucit, il a la timidité d'un garçon de 15 ans, puis les mâchoires se contractent, le regard se durcit, il a la puissance d'un tueur, il est animal, humain, immobile mais agité de l'intérieur, il semble passer par tous les âges de sa vie. >"Je lui ai demandé s'il avait peur de mourir. Il m'a dit que non, qu'il était déjà mort. Toute l'équipe est restée silencieuse dans la voiture sur le chemin du retour. Je sais qu'on naît innocent." À quoi pense-t-il? Et vous oscillez avec lui. De la pitié, vous glissez vers la peur et inversement. "Il résonne", dit Lindbergh. La prison aussi. On devine, à l'arrière, ses bruits, ses voix, ses pas et ses écrous. Au bout d'une demi-heure, l'écran devient noir. On l'entend qui parle à sa fille. Qui nous parle. Qui s'excuse. Sa voix n'est pas aussi grave que son visage. "Au milieu de cette aventure, j'ai pensé que je faisais peut-être une connerie, explique Lindbergh. Maintenant je suis convaincu qu'il fallait le faire. À la fin, il était 'renettoyé'. Je lui ai demandé s'il avait peur de mourir. Il m'a dit que non, qu'il était déjà mort. Toute l'équipe est restée silencieuse dans la voiture sur le chemin du retour. Je sais qu'on naît innocent." Elmer Carroll a été exécuté le 29 mai 2013. Pour tenir sa promesse, Peter Lindbergh vient d'engager un détective privé pour retrouver la fille d'Elmer Carroll. Il lui a transmis ce que le condamné avait donné: le nom de la mère, de la fille, le lieu de naissance. Dans la lettre au détective, la productrice de Lindbergh ajoute: "Je suis personnellement sceptique quant à son existence. Sachant qu'il souffrait de troubles mentaux et que la petite fille qu'il a tuée portait un prénom similaire, Christine." Bientôt - rien n'est encore précisément défini -, 'Testament' sera montré dans un musée. Les photos d'Elmer Carroll extraites du film sur les murs. Et le film derrière un rideau, devant quelques bancs. Resterez-vous une demi-heure en face de lui ?