PETER LINDBERGH, REGARD SANS FARD

by Clémentine Mercier, September 2019 (France)


LE PHOTOGRAPHE DE MODE ALLEMAND, QUI A RENDU CELEBRES NAOMI CAMPBELL, CINDY CRAWFORD, KATE MOSS ET D’AUTRES «SUPERMODELS» DES ANNEES 90, EST MORT MARDI A 74 ANS. COMBATTANT LA TYRANNIE DE L’APPARENCE, SES CLICHES EN NOIR ET BLANC SUBLIMAIENT LES FEMMES SANS ARTIFICE. C’était l’époque où le sourire de Christy Turlington irradiait d’une moue sensuelle les couvertures des magazines féminins, où le poireau de Cindy Crawford se monnayait à prix d’or et où le regard de chat de Linda Evangelista complexait toutes les jeunes filles. Dans les années 90, un homme a réussi à faire croire qu’il suffisait d’être naturelle pour être belle : le photographe Peter Lindbergh, pape des séries mode, des portraits et publicités pour marques de luxe, mort mardi à l’âge de 74 ans. Il venait de collaborer au dernier numéro de Vogue UK avec Meghan Markle, la duchesse de Sussex, comme rédactrice en chef. Avec lui, disparaît une ère mais aussi une certaine idée de la photographie de mode où le bon goût rime avec noir et blanc et où la beauté naît d’une forme - étudiée - de minimalisme. Lindbergh, regard préféré des stylistes, des rédactrices mode et récemment des galeries d’art internationales (Gagosian), a su imposer un style dépouillé, plein de classicisme et de simplicité à un moment qui portait aux nues la couleur, le kitsch, le bling-bling, l’argent… Tranchant avec l’exubérance des années 80, Lindbergh, œil de Vogue Italie, de Vanity Fair, de Harper’s Bazaar, du New Yorker, du Wall Street Journal et même du calendrier Pirelli (il a shooté trois fois pour la marque de pneu, un record), a redéfini les canons de beauté et construit sa signature avec le flair de l’évidence, l’instinct de l’authentique et le charme du sérieux. Du ~~beau~~ presque bio, avant l’heure. ANDROGYNIE ET SIMPLICITÉ En 1988, un cliché le met sur orbite commerciale pour une carrière qui durera près de quarante ans : sur une plage de Malibu, il fait poser six filles en chemise d’homme blanche et petite culotte. Les super bombes - Estelle Lefébure, Karen Alexander, Rachel Williams, Linda Evangelista, Tatjana Patitz et Christy Turlington - ont l’air de s’éclater entre copines, intimes et naturelles. Elles deviendront riches et célèbres. Peter Lindbergh, père des supermodels, déniche au crépuscule des eighties l’émotion sans artifice qui caractérisera ses images, à l’instar d’un Bruce Weber ou d’un Paolo Roversi qui adoptent une veine sobre, noire et blanche, pour se démarquer, dans la filiation d’un autre photographe allemand célèbre, Helmut Newton… Kate Moss en fermière nue dans une salopette pour Harper’s Bazaar en 1994 sera un autre cliché iconique, inspiré de Paul Strand. Là encore, androgynie et simplicité appliquées à une féminité sans fard sont les secrets de beauté lindberghienne. Fils d’un vendeur de bonbons, Peter Brodbeck est né en 1944 à Lissa (Leszno), en Pologne. Le petit Peter - il changera plus tard de nom à cause d’un autre photographe homonyme - grandit dans la Ruhr, à Duisbourg, près de Düsseldorf, dans une ambiance spartiate, la famille ayant fui la Pologne. Jeune homme, il parcourt l’Europe en autostop, passe par Berlin où il découvre artistes et galeries et s’inscrit aux Beaux-Arts. Rentré à Düsseldorf, dans le vivier de l’art conceptuel où il s’imagine un temps artiste avant de tout lâcher - après avoir vu les œuvres de Joseph Kosuth -, Peter Lindbergh devient l’assistant d’un photographe commercial «dénué d’ambition» qui lui enseigne les ficelles du métier et n’étouffe pas son disciple. Il ouvre alors son propre studio et travaille pour le magazine Twen puis pour Stern. Puis s’installe à Paris. Il gardera en tête le principe de Joseph Kosuth : c’est l’idée qui fait la photo et non pas le sujet. Dans les années 80, Peter Lindbergh collabore au magazine Lei dirigé par Franca Sozzani, une reine de la mode qui prendra la tête de Vogue Italie. Le photographe est alors sur des rails. A la fin des années 80, Alexander Liberman, directeur des éditions Condé Nast, lui commande une série mode. Les clichés ne plaisent finalement pas à la rédaction du Vogue américain qui les range au placard. Ils seront publiés un an plus tard, en 1988, lorsque Anna Wintour prendra la tête du magazine avec la ferme intention d’imprimer sa patte. «TU VIENS COMME TU ES» Ensuite, le photographe excelle dans les pages des ~~publications~~ Condé Nast grâce à un regard empathique, lent et peu normatif, limitant les retouches. «La beauté, c’est la vérité», confiait-il à Libé en 2014. Lindbergh avait la réputation d’aimer les imperfections et refusait de les gommer, pestant contre le «lavage de cerveau» des grandes marques de cosmétiques. Il dénonçait la tyrannie de l’apparence et tenait à défendre les femmes des stéréotypes imposés. Lindbergh expliquait sa méthode pour ses portraits de femmes loin des canons usuels destinés au calendrier Pirelli : «Je leur ai dit, tu viens comme tu es et on ne va rien ajouter, rien enlever. Pour moi, la seule raison de faire un portrait c’est de développer une vraie relation sur le moment et d’essayer de capturer ça. Et évidemment, ça fait un peu peur aux gens, ils se sentent envahis, ils ne savent pas combien ils veulent donner ou pas.» Fanatique de sculpture - il a encore récemment photographié des œuvres de Giacometti -, Peter Lindbergh était actif sur les réseaux sociaux, accro à son smartphone, même s’il statuait qu’être photographe, c’est avoir un point de vue et non pas publier quantité d’images sur Instagram. Les plus célèbres corps et visages féminins sont passés devant son objectif : Nicole Kidman (sa muse), Naomi Campbell, Cindy Crawford, Claudia Schiffer, Kate Moss, Salma Hayek, Penelope Cruz, Jessica Chastain, et récemment Greta Thunberg. Sur fond de plages, de décors industriels ou de tissus froissés à la Irving Penn, il en a capté l’esprit, c’était l’idée.