Une lumiere s'eteint

by Sylvia Jorif, September 2019 (France)


SON REGARD BIENVEILLANT SAVAIT RÉVÉLER LES FEMMES COMME PERSONNE. LE PHOTOGRAPHE PETER LINDBERGH EST MORT LE 3 SEPTEMBRE À 74 ANS. NOUS L’AVONS TANT AIMÉ. Quelle tristesse d’apprendre la disparition de Peter Lindbergh. Tout d’abord parce qu’il était un homme délicieux et drôle. Au rire de bon ogre inoubliable, un débit de parole mâtiné d’accent allemand, ce qui lui valait d’être comparé à Karl Lagerfeld. Ce dont ces deux compatriotes s’amusaient d’ailleurs. Jovial, bienveillant, il suscitait l’affection immédiate, donnait l’envie de le côtoyer tous les jours, d’écouter infiniment ses histoires, de rester près de lui. Je connais beaucoup de personnes peu connues qui le pleurent énormément. Peter Lindbergh était un photographe merveilleux, maître d’une image particulière, lui qui confessait: «Dans le fond je ne connais pas grand-chose à la mode, je ne vais pas aux défilés et je ne comprends rien aux tendances.» C’est sans doute pour cela qu’Azzedine Alaïa, couturier au-delà de la mode, fut son ami de toujours. On se souvient alors de ses photos de filles sublimes rigolant dans la rue de Moussy... Peter Lindbergh est bien plus qu’un photographe, une sorte d’épistémologue artistique, issu de cette génération de photographes cultivés, malheureusement en voie de disparition. Un grand lecteur. Un amoureux de la peinture, sa passion de jeunesse, lui qui s’inscrivit à l’Académie des arts de Berlin, parce qu’il aimait Van Gogh et se serait bien vu peintre. De la sculpture, lui qui tout dernièrement s’offrit le plaisir d’une exposition où ses photos répondaient aux œuvres de Giacometti. De la danse aussi, lui qui fut l’ami précieux de la chorégraphe Pina Bausch. De l’architecture encore et bien sûr du cinéma, gardant une inclination pour l’expressionnisme allemand dont il maintint le souffle dans ses images et ses documentaires. Un savoir encyclopédique logé dans un physique puissant. Plus de quarante ans d’une générosité profonde que l’on peut encore admirer dans son tout dernier travail pour le «Vogue» anglais de ce mois-ci, piloté par Meghan Markle. Le compte officiel des époux Sussex exprime ainsi sa tristesse: «Il n’y a aucun autre photographe auquel elle aurait pu penser pour donner vie à ce projet essentiel.» Dans ce numéro déjà culte, Peter Lindbergh portraitise tout un paysage de femmes, de la jeune activiste Greta Thunberg à Salma Hayek, en passant par la Première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern, dont on garde encore en mémoire la compassion immense lors de l’attentat de Christchurch le 15 mars. >"Les cernes, c'est ce qu'on a apres avoir fait l'amour, c'est beau a tout age parce que c'est l'abandon d'un visage." Beaucoup de femmes, à travers le monde, pleurent d’ailleurs sa disparition. Car Peter Lindbergh était le plus grand révélateur des femmes. Toutes les femmes. Les très connues, les inconnues, les jeunes et les plus âgées. Qu’importe, ce qui lui était essentiel: le regard, puisqu’il est dit qu’il est le miroir de l’âme. Il en a fait son ~~antienne~~ et sa signature. Celles qui regardent Peter Lindbergh nous regardent aussi, profondément: «Je veux voir l’épiderme de la personne. Ce qu’on maquille d’habitude sur mes séances, ce sont les yeux. Et encore, cela obéit à tout un rituel. J’aime que le maquillage ait l’air d’avoir coulé, ça donne quelque chose d’ouvert, de vulnérable. J’interdis l’anticernes. Les cernes, c’est ce qu’on a après avoir fait l’amour, c’est beau à tout âge parce que c’est l’abandon d’un visage. Et sans abandon, pas de beauté.» Et elles ont toutes voulu s’abandonner devant l’objectif de Lindbergh. Il nous reste les clichés de Kate Moss, qui a grandi devant lui, de l’adolescente farouche à la belle femme à la liberté exemplaire. Il nous reste cette hallucinante photo des top-modèles (Estelle Lefébure, Karen Alexander, Rachel Williams, Linda Evangelista, Tatjana Patitz et Christy Turlington), en chemise blanche, dans un grand éclat de rire sur la plage de Santa Monica et qui fera éternellement le tour du monde. Il nous reste ses calendriers Pirelli, réunissant mannequins, actrices et personnalités, datés 1996, 2002 et 2017, mais dont le millésime n’a jamais eu d’importance tant ils sont intemporels. Grâce à lui, nous avons vécu, au magazine, des très belles aventures. Comme lorsque, en 2009, nous lui ~~avons~~ demandé de photographier des stars sans maquillage. Monica Bellucci, Sophie Marceau, Karin Viard, Chiara Mastroianni... belles, extrêmement belles sans fards. Si elles ont toutes dit oui, si elles ont toutes accepté cette forme de 3 nudité, c’est bien parce qu’il y avait le regard bienveillant de Peter. Nous l’avons retrouvé quelques années plus tard, en 2016, pour rendre hommage à la mode d’Azzedine. Dans les coins encore décatis du downtown Los Angeles, il nous avait conduits dans une poignante pizzeria à un dollar la « slice », pour nous raconter son ami. «C’est un endroit extraordinaire, non ?» s’exclamait-il sur le trottoir où vétérans de guerre et silhouettes de toxicomanes défilaient, indifférents. Dans cette gargote insignifiante passait une lumière unique, filtrée par la vitrine sale de la devanture, comme une sorte de halo divin. «Je n’ai rien à faire, disait-il. Être juste là, avec mon objectif. Je viens shooter dans cet endroit depuis des dizaines d’années. C’est l’une de mes adresses secrètes.» Et avec un air très gourmand, il racontait comment il avait emmené Nicole Kidman et ~~Uma Thurman~~ dans ce non-lieu médiocre, mais où l’éclat particulier du jour les rendait incomparables. Nous avions alors établi le set non loin de là, dans un parking morne mais où la porte coulissante et grillagée donnait un effet de claires-voies extraordinaire sur ses photos. Le privilège de connaître les petits trucs de l’immense photographe. Nous nous joignons à la tristesse de sa famille et de tous ceux qui ont eu la chance de croiser son chemin. De croiser son regard unique et absolu.