ELOGE DE LA FRAGILITE

by Virginie Mouzat, May 1999 (France)


De passage à Paris, le photographe pose un regard tendre sur ses modèles fétiches… des femmes bien sûr. Peter Lindbergh revient du Groenland. Sur la banquise, il a « shooté » les photos de la future campagne de Donna Karan. Pourquoi là-bas ? Parce que la créatrice américaine pense que l’Arctique, et son soleil perpétuel, est le dernier endroit innocent sur la terre. A l’idée de la prochaine campagne pour le créateur anglais Joseph, Peter Lindbergh se frotte les mains, «avec un petit budget, on est libre» et d’ajouter «trop de grandes campagnes en même temps c’est le martyr», dit celui qui a photographié Armani pendant 7 ans. >Pour l’artiste allemand, la fragilite est plus bavarde que la force. Dernièrement, c’est avec une équipe légère qu’il a photographié seize actrices dans les rues de Los Angeles. ~~Sans maquillage~~ «elles avaient peur de ne pas être belles», avoue-t-il. Pourtant, les femmes se reconnaissent dans le négatif qu’il leur tend. Mieux, elles lui font confiance. L’homme a la carrure aussi imposante que ses images sont fragiles. Certes, le paradoxe confine au cliché tant il est facile, peu importe. De ses supermodels, Lindbergh fabrique des égéries au visage sombre, au bord des larmes, le sourire rare. Il en fragilise l’apparence. Il apporte aux sujets de mode un supplément d’âme. On se rappelle Bruce Willis et Demi Moore qui, pour Donna Karan, symbolisèrent l’amour éternel. Car Lindbergh, c’est plutôt un mode de photo qu’un cliché de mode. Devant son objectif, Mylène Farmer s’est prêtée à l’exercice. Elle est méconnaissable. La poupée rousse s’est muée en madone inquiète, yeux noircis de khôl, moue tourmentée, elle a gagné en densité. Oui, pour l’artiste allemand, la fragilité est plus bavarde que la force. «J’ai dit à Sharon Stone comment tu fais avec les hommes, ils doivent tous avoir peur de toi non?» Elle a répondu «Je crois que pas un homme — à part pour le business — ne m’a invitée à déjeuner ou dîner depuis 10 ans!» Son oeil trouve le charme du côté de la cassure incarnée par ses modèles aux yeux blessés. La beauté vue par Lindbergh célèbre la séduction du tourment, «le rire est une expression tellement forte qu’elle écrase le reste». Il tient à poser sur les femmes un ~~regard qui fait sens~~. «Je voudrais qu’on perçoive quelque chose de plus intéressant que le maquillage et les cheveux, qu’on voie l’ensemble d’une femme sans en dissocier quoi que ce soit, si ce n’est dans une longue liste jamais exhaustive.» >«Je ne peux pas trouver une femme belle si je ne la connais pas. Sinon, je ne peux que presumer… et cumuler cela a ma propre experience.» Cette recherche se développe dans un espace d’émotion moins immédiat que le rire. « Je ne peux pas trouver une femme belle si je ne la connais pas. Sinon, je ne peux que présumer… et cumuler cela à ma propre expérience. » Ensuite, selon Peter, c’est en connaissant la personne, en voyant sa manière de gérer la vie, qu’il retrouve tout cela dans un visage. Voilà pourquoi il travaille toujours avec la même «famille» de mannequins. «Avant on travaillait dix ans avec les mêmes filles, on pouvait «sortir» d’elles ce qu’on voulait, c’était comme une relation.» Fidèle, Lindbergh ne s’est pas dérouté d’une qualité de regard érigé en ligne de conduite. Celle d’un homme qui aime les femmes qui aiment les hommes. Emboîtement de désirs, volonté qu’elles soient désirables. Ses images cernent ses modèles d’un halo nocturne. Il y a toujours un peu de nuit suspendue dans ses noirs et blancs. Son abondant travail relaté dans son Portfolio paru en décembre dernier (Editions Assouline) en donne le ton. Il est d’ailleurs dédié à Franca Sozzani, rédactrice en ~~chef de Vogue Italie~~. «C’est le seul magazine où j’ai la liberté totale. Si là je ne fais pas mon mieux, je n’ai aucune excuse.» Des excuses ? Lindbergh, n’en a pas besoin. L’éditeur allemand Schirmel-Mosel vient de lui demander de réunir en album ses photos de «famous women», qui ont prêté leur visage. 85 000 exemplaires vendus de son précédent ouvrage confirment — comme s’il en était encore besoin — la justesse de ce fétichiste de la fragilité.